Pourquoi je pars seul
Ce n'est pas une question d'argent, et ce n'est pas du courage. C'est la seule manière que j'aie trouvée d'être accueilli plutôt que reçu.
On me pose la question à chaque rendez-vous, et jamais dans le même ordre. Les uns commencent par la sécurité. Les autres par l'argent. Presque personne ne demande si c'est le meilleur moyen de faire ce que j'ai l'intention de faire. C'est pourtant la seule raison.
Ce que ça n'est pas
Ce n'est pas une contrainte de budget déguisée en vertu. Partir à deux coûterait plus cher, c'est vrai, mais si l'équipe rendait le travail meilleur, je trouverais l'argent. On trouve toujours l'argent de ce dont on est sûr.
Ce n'est pas du courage non plus, et j'aimerais qu'on arrête de me le dire. J'ai peur. C'est le comportement normal de quelqu'un qui a compris ce qu'il entreprend. Ce qui serait inquiétant, c'est l'inverse.
Ce qui se dit à une personne seule
La plupart des reportages arrivent avec des caméras, une équipe, des interprètes. Une équipe qui arrive quelque part, ça se voit de loin. Ça déclenche une préparation : on range, on prévient, on décide qui parlera. Ce n'est pas de la mauvaise foi, c'est humain. Mais ce qui arrive après n'est plus tout à fait la vie ordinaire du lieu — c'est la version qu'on montre aux gens qui filment.
Une personne seule ne déclenche pas ça. Elle dérange moins, et elle oblige à quelque chose de plus difficile pour elle : demander de l'aide. Où dormir, où trouver de l'eau, à qui parler. Ce sont des questions qui créent un lien, là où une équipe autonome n'en crée aucun.
Le dispositif léger n'est pas une contrainte budgétaire déguisée en vertu. C'est la condition d'accès à la parole.
Il y a un deuxième effet, moins évident. Seul, je ne peux pas me réfugier dans le travail. Pas de technicien avec qui commenter le cadrage, pas de collègue avec qui décompresser le soir en français. Je suis obligé d'être là. C'est inconfortable et c'est exactement le but.
Ce que ça coûte
Ce serait malhonnête de ne présenter que le bon côté. J'ai listé ce qui use, dans l'ordre où ça arrive d'après ceux qui sont partis avant moi.
Ce qui lâche en premier, et ce n'est jamais le véhicule :
- La décision permanente. Où dormir, à qui parler, quand repartir. Mille fois par jour, sans personne pour trancher avec soi.
- L'absence de retour. Personne pour dire que ce qu'on fait a du sens. Au bout de six semaines, ça compte.
- Le rôle permanent. Être l'étranger qui arrive, se présenter, expliquer, séduire un peu. Sans jamais poser le personnage.
- La solitude, en dernier. Elle arrive plus tard qu'on ne croit, et plus fort.
Alors il y a des garde-fous, et ils sont posés avant le départ, parce qu'ils ne s'improvisent pas une fois sur place. Un point hebdomadaire fixe avec la même personne, à heure convenue, quoi qu'il arrive — pas un message, une voix. Un rituel quotidien qui ne dépend de rien : dix minutes d'écriture le soir, toujours au même moment. Un jour sur sept sans filmer, sans rien demander, sans rien publier, décidé à l'avance, sinon il n'arrive jamais.
Et une liste de signaux d'alerte, à relire en route. Si je ne prends plus de notes le soir, si je repousse les rencontres sans raison, si je filme sans savoir pourquoi — je m'arrête trois jours.
Ce que je n'ai pas encore vérifié
Tout ça est écrit avant d'y être allé. C'est une hypothèse de travail, pas une conclusion. Il est possible que l'absence d'interprète me ferme plus de portes que la légèreté du dispositif ne m'en ouvre. Il est possible que je découvre au bout de six semaines que j'avais simplement besoin de quelqu'un.
Si c'est le cas, je l'écrirai ici. Ce que je n'ai pas compris intéresse autant que ce que j'ai compris, et un carnet qui ne dit que les bonnes surprises ne vaut rien.
La vraie question n'est pas de savoir si je vais tenir seul. C'est de savoir ce que ça change à ce que les gens acceptent de me dire. Réponse dans un an.