Un documentaire
Monté au retour, à partir des rushes du voyage. Le format long, celui qui prend le temps.
Quatre mois. Un véhicule aménagé. Sept pays traversés, de la Savoie à la Guinée. Une personne seule, et les mêmes questions posées partout.
L'idée est venue en octobre 2025. Elle est devenue une certitude en janvier 2026 — au point que j'ai choisi mes études en fonction de la possibilité d'une année de césure. Je passais le bac six mois plus tard.
Trois choses se sont rejointes, et aucune des trois ne suffisait toute seule.
Le goût des modes de vie des autres. On baigne dans un système où on n'entend parler que de nos problèmes, sans jamais aller voir comment ça fonctionne ailleurs pour savoir comment nous, on pourrait avancer. Ce déséquilibre me travaille depuis longtemps.
Une pratique de l'entretien, commencée à la web télé du lycée. C'est là que j'ai appris qu'une bonne question ne s'écrit pas à l'avance, mais qu'il faut quand même l'avoir écrite pour pouvoir s'en écarter.
L'attrait pour le voyage et l'itinérance, en Afrique en particulier, pour sa densité de communautés et de cultures. Et l'envie, assumée, de vivre une expérience de vie avant de reprendre les études.
Ce que je comprends, c'est que je ne comprends rien.
Quels systèmes de vie permettent une relation au vivant que nos sociétés ont perdue, et qu'est-ce qui, dans ces systèmes, est transposable ailleurs ?
Je pense qu'il y a, dans les pays les plus développés, une déconnexion au vivant. Pas une opinion : un constat qu'on peut faire en regardant ce qu'on mange, ce qu'on jette, et le temps qu'on passe dehors. Aller voir comment certaines communautés gardent cette connexion, c'est chercher quels modes de vie permettent de vivre durablement, en confiance, avec le vivant.
Et derrière, il y a une conviction plus simple : pour tendre vers un monde plus durable, il faut d'abord avoir conscience que c'est possible. Tant qu'on croit que le monde de demain est une fatalité subie, on ne change rien. Montrer que d'autres façons de vivre fonctionnent, c'est enlever cet argument.
Le deuxième objectif est moins avouable, alors autant l'écrire : ne pas laisser la vision globale aux seules élites. Le droit de regarder comment le monde s'organise ne devrait pas dépendre du fait d'avoir fait les bonnes écoles.
Je ne pars pas avec une thèse à démontrer. Je pars avec une question, et l'intention de changer d'avis sur au moins trois choses auxquelles je tiens. Un voyage de quatre mois qui confirme tout ce qu'on pensait déjà n'a rien produit.
La plupart des reportages arrivent avec des caméras, une équipe, des interprètes. Ici, une personne seule. Ce qui se dit à une personne seule n'est pas ce qui se dit à une équipe de tournage : ce n'est pas une question de discrétion, c'est une question de rapport de force. Le dispositif léger n'est pas une contrainte budgétaire déguisée en vertu. C'est la condition d'accès à la parole.
Arriver et ne rien demander. Se présenter, dire pourquoi on est là, écouter. Deux à trois jours sans sortir le moindre matériel. Ensuite seulement, expliquer ce qu'on fait des enregistrements, où ça sera diffusé, et ce qu'on ne fera pas. Enregistrer vient en troisième. Sortir un micro le premier jour ferme des portes qui ne se rouvrent pas.
Neuf grandes questions, posées dans chaque communauté. Les mêmes partout. Pas sous forme d'interrogatoire — elles se posent dans le désordre, en conversation, et servent surtout à vérifier que je n'ai rien laissé de côté. Sans ce socle commun, on rapporte des anecdotes au lieu d'une étude. Avec, les réponses se comparent d'un lieu à l'autre, et c'est là que quelque chose devient lisible.
Monté au retour, à partir des rushes du voyage. Le format long, celui qui prend le temps.
Ici, sur ce site. Des textes approfondis, un journal de route, une galerie. Ce que les réseaux ne permettent pas.
Sur les réseaux, avant, pendant et après. Le fil du quotidien, y compris les jours où rien n'avance.
Transcrits, indexés, comparables. Il servira de matière première aux études de sociologie et d'ethnologie qui suivent.
Un tracé de travail, pas un programme. Il bougera : les zones classées orange ou rouge par le ministère sont exclues, et ce classement change tous les mois.
5 janvier 2027. Descente vers le sud de l'Espagne, puis Gibraltar.
L'entrée sur le continent. Premiers repères, premiers essais de méthode.
Le point de vigilance principal du trajet : la frontière au sud du Sahara occidental.
La densité de communautés y est la plus forte. C'est là que le séjour sera le plus long.
Une enclave, une autre langue, un autre rapport à la terre à quelques kilomètres près.
Étape à confirmer, en fonction du classement des zones et de l'état du véhicule.
Le point le plus au sud envisagé. Le nombre de pays n'est pas un objectif : si le temps manque, on s'arrête avant.
Les lignes rouges s'écrivent avant d'être testées. Le jour où un sponsor met de l'argent sur la table, il est trop tard pour découvrir où elles sont. Elles sont donc écrites ici, publiquement, et elles engagent.
Le test. Avant de signer quoi que ce soit, je pose la question : est-ce que je raconterais ça sans gêne aux personnes que je vais filmer ? Si la réponse hésite, c'est une ligne rouge.
Je suis sorti du lycée en juin 2026. J'ai pris une année de césure avant des études de sociologie, puis d'ethnologie, à Lyon. Je vis en Savoie, à Courchevel.
Ce que je sais faire, je l'ai appris à la web télé du lycée : mener un entretien, lire l'énergie de la personne en face, choisir mes mots en fonction du moment plutôt qu'en fonction de ce que j'avais prévu de dire. Ce qui sert sur le terrain me dessert dans les exercices de préparation — je pitche mal à froid, et je le compense par l'écrit.
Ce que je ne sais pas encore faire : mener un entretien qui va au fond dans une langue qui n'est pas la mienne, sans interprète permanent. Arriver dans un lieu où je ne connais personne et y être accueilli. Décider seul, vite, avec des informations incomplètes. Ce voyage est aussi, très concrètement, la manière d'apprendre ça.
J'ai peur avant de partir. C'est le comportement normal de quelqu'un qui a compris ce qu'il entreprend. Ce qui serait inquiétant, c'est l'inverse.
Pour changer, je dois d'abord accepter, et accepter passe par l'agrégation du savoir du système que je souhaite détourner. Alors sans être capable de jamais le comprendre, je l'accepte pour pouvoir mieux le renier.
Le projet est porté par une association loi 1901, Objectif Naturel, déclarée en août 2026. Elle existe pour que le projet ne dépende pas de moi seul, et pour que l'argent qui entre soit traçable.